FILM : Un été brûlant – Philippe Garrel

Reprise de mon article paru sur fluctuat.net.

A la hauteur.

Philippe Garrel nous revient avec ce sombre Eté brûlant, méditation mélancolique sur le couple, son présent et ses histoires. Envahis par les fantômes, le film reprend la ballade garrelienne au bord du précipice, et aprèsLa Frontière de l’aube, il nous conduit tout droit au crépuscule.
Un été brûlant commence par la fin : Frédéric se crash en voiture, il va mourir. Son ami Paul raconte l’histoire de ce jeune homme qui vivait la dolce vita à Rome avec sa compagne Angèle, actrice célèbre, avant que la jalousie ne détruise sa belle histoire. C’est à travers le regard de Paul que nous allons suivre les dernières semaines du condamné Frédéric, tombé pour un ange déçu. Paul, lui, vient de rencontrer Elisabeth, et ils sont au début de leur histoire d’amour lorsque Frédéric les invite à Rome. Les deux couples cohabitent, et semblent partager une utopie de vie à l’abri du monde, hors de la politique, bien que Paul tente d’y amener Frédéric, qui reste lui concentré sur la création. Rejouant Le Mépris, avec les scènes de tournage à Cinecitta, et sa star sensuelle à souhait (Monica Bellucci en lieu et place de Bardot), Garrel filme ici la fin d’une histoire qui est aussi la fin d’une vie, en fusionnant comme à son habitude le désir de vie et celui de création. Mais à l’inverse de Godard, Garrel ne filme pas de Dieu, il ne s’attache qu’aux destins brisés des hommes, qui n’ont rien d’héroïque, surtout en comparaison avec la figure du grand père de Frédéric, qui fut résistant pendant la guerre.Ce qui est magnifique chez Garrel, c’est que rien ne semble altérer sa foi dans le cinéma. Sa mise en scène est toujours d’une parfaite épure, faisant de chaque scène une sorte d’apparition (le crash, image rêvée), de certains gestes des signaux (Bellucci/Angèle qui voit une souris et se met à pleurer), de certaines images des paraboles (le tournage où se rencontrent Paul et Elisabeth, où ils interprètent des résistants). Vers quoi nous renvoient-ils ? Vers le rêve et le souvenir, les deux matériaux de base du cinéma de Garrel, qui se font écho de film en film, mais qui sont sensibles indépendamment, puisqu’ils définissent la matière même de son cinéma. Il invente un récit à la linéarité brisée, où la simplicité apparente des situations qui se succèdent est traversée d’images tellement puissantes qu’elles modifient notre perception. Le plus bel exemple étant ici la scène où Frédéric/Louis Garrel mourant voit l’apparition de son grand père/Maurice Garrel, venu pour tenter de lui insuffler la force de vivre. Le passage de relais fonctionne à plusieurs niveaux, et est d’autant plus émouvant que Maurice Garrel est décédé peu de temps après le tournage. Le trouble fantomatique est à son comble.Se pose plus que jamais avec ce film la question des origines et de l’héritage. Garrel ne juge pas le geste de Frédéric, mais il plane sur le film ce sentiment que notre génération n’est pas à la hauteur des précédentes. Un été brûlant est ainsi traversé par des bribes du monde contemporain, une réplique lors d’une rafle de sans-papiers (« Salaud de Sarko ! »), les discussions régulières avec Paul, qui est obsédé par la politique et l’engagement. Le tournage à Cinecitta, où il joue un résistant, renvoie sa vie avec Frédéric à une bulle atemporelle qui ne peut qu’exploser. Pas toujours très fines, les remarques de Paul et son opposition systématique à Frédéric se retournent contre le film, lui donnent un côté parfois sentencieux et lourd qu’on ne connaissait pas chez Garrel. Sentirait-il une urgence à énoncer son engagement ?Peut-on vivre sans le monde ? Garrel filme en tout cas le présent comme un souvenir en devenir, avec comme ancrage le corps de ses acteurs, leur vérité physique, leur grâce comme un moteur de la fiction. Si Monica Bellucci intègre parfaitement son univers, avec son opacité de fantasme rendu réel (« Elle a passé tant d’heures sous les spotlights » lui va si bien), si Louis Garrel est toujours parfaitement à l’aise sur son terrain de jeu, on ne peut pas en dire autant des jeunes acteurs qui interprètent Paul et Roland, l’amant d’Angèle, deux figures de bellâtres qui semblent mal à l’aise d’être là. L’hétérogénéité des registres d’interprétation vient perturber l’équilibre fragile du film, et empêche dans cet Eté brûlant la magie d’opérer pleinement.Anita Blum

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