FILM : La Cicatrice intérieure – Philippe Garrel

Du coup, plongée dans les archives pour un article écrit à l’occasion de la resortie en salles de La Cicatrice Intérieur, chef d’oeuvre de Philippe Garrel, en 2005.

Brûlante Innocence

Reprise majeure, La Cicatrice intérieure est un poème enfiévré d’amour pour le cinéma, une femme, les enfants, en somme la vie. En pleine période psychédélique, Philippe Garrel se livre à un voyage/trip aux confins du monde, du temps et de l’Histoire, porté par la musique habitée de sa compagne et actrice Nico. Une expérience intense et sauvage comme l’innocence.

Retour aux origines
Œuvre inclassable et hors normes, La Cicatrice intérieure est un film typique des années 70, tout comme il aurait pu être tourné hier. Expérimental, Zanzibar, moderne, post-Nouvelle Vague, existentialiste, il échappe à toutes les catégories pour s’inscrire comme un acte de cinéma tellement personnel qu’aucune filiation n’a pu lui être trouvé avant… Gerry de Gus Van Sant ou bien peut-être Brown Bunny de Vincent Gallo. Non narratif, le film se compose de plans séquences tournés dans un désert de sel, décors majestueux où le cinéaste, Nico, Pierre Clémenti et le petit Ari semblent être de passage. La Cicatrice intérieure est un film en tableaux de mystère, une œuvre poétique comme le cinéma en connaîtra peu. Si plusieurs films du groupe Zanzibar vont être tournés à la même période, tel les courts métrages de Daniel Pommereulle, et si le désert reste un lieu qui imprime particulièrement bien la pellicule, La Cicatrice intérieure demeure, par la force de ses visions, une expérience incomparable.En prélude, Garrel se filme avec sa compagne Nico, couple solitaire, isolé dans la blancheur éclatante du désert. Immobile et en pleurs, elle se fait littéralement traîner par un Garrel mutique mais clairement fatigué. Le deuxième plan séquence, mythique, montre Nico assise et hurlant de sa voix unique, grave et enfantine à la fois(« Philiiiiiiiippe, I can’t stand it ! »), alors que Garrel entame un tour à 360° qui nous laisse découvrir l’immensité du paysage qui les entoure. Au bout du deuxième tour, Nico se lève et le quitte, hurlant qu’elle peut vivre sans lui. A partir de cette rupture, le film va se composer de plans séquence somptueux, où toujours un personnage est en marche vers on ne sait quelle destination. La Cicatrice intérieure est ainsi faite, d’apparitions et de visions inoubliables : Nico à cheval et son fils traversant des brasiers à la tombée de la nuit, Nico allongée dans un désert qui pourrait l’avaler, l’enfant couché au bord du lac, et ces paysages bruts et sauvages deviennent comme un berceau (de cristal) pour eux. Pierre Clémenti apparaît, nu et sublime, irradiant chaque plan de sa présence apollinienne. Un symbolisme fort travaille ces apparitions où les quatre éléments prédominent : le feu du volcan que Clémenti apporte à l’enfant, l’eau des chutes, le vent qui les fouette, la terre noire où se promène Nico habillée comme au Moyen-Age. Tentative de retour aux origines, à un temps ancestral et sacré pour l’humanité, le film invente sous nos yeux sa propre temporalité.Les Hautes solitudes
Profondément, enfance de l’humanité et enfance du cinéma ne font qu’un pour Garrel. Pas de scénario, pas d’éclairage, pas de dialogue, juste une caméra, du film récupéré, des idées et des acteurs : la pauvreté des moyens n’entame en rien la richesse des visions du cinéaste, un des plus grand maître du cadre et de la lumière. Car Garrel n’est jamais seul lorsqu’il filme, il ramène à lui la beauté de la peinture classique, le sens de la lumière des plus grands photographes, l’inventivité formelle des modernes. Alors, si l’on peut évoquer le psychédélisme et les drogues pour comprendre l’inquiétante étrangeté de cette Cicatrice…, on reste bien loin de ce qui fait sa force tellurique, qui n’a rien d’un délire incantatoire. Pour s’en rapprocher, il faut nécessairement évoquer la musique composée et chantée par Nico (que l’on retrouve dans l’album Desertshore), qui fait bien plus qu’accompagner les images, qui leur confère une autre dimension, déchirante. Marqué au fer rouge de ce chant des profondeurs de l’âme, le paysage qu’explore le cinéaste est tout autant sensible que géographique. Si l’on retrouve à la même époque cette idée de topographie de l’âme à travers des visions désertiques chez quelqu’un comme Monte Hellman, Garrel, lui, dépouille ici son film de tout le superflu pour s’approcher d’une essence, d’un noyau dur qu’on ne peut trouver que dans Les Hautes solitudes de l’âme. En cela, Nico et Garrel font route commune, et la musique de l’Allemande devient, à partir de cetteCicatrice intérieure, un élément à part entière des films de Garrel, leur mémoire affective, leur cicatrice de toujours.Plus généralement, le besoin de solitude, de silence et d’isolement qui caractérise des films de Garrel à cette période (Le Révélateur, le Lit de la Vierge) ne peut être étranger au souffle qui suivit la déflagration Mai 68. Alors que la déception a triomphé des aspirations révolutionnaires, il reste l’amour, Nico, les drogues et le souvenir. Ce séjour dans le désert sonne comme une retraite nécessaire après le tumulte et les mouvements de foule. Mais l’envie de changer les choses est encore là, et Garrel s’y emploie à sa manière, le cinéma. Pierre Clémenti évoquera le tournage de laCicatrice… en ces termes : « Nous avions voulu montrer comment la solitude qui, par l’ascétisme et le mysticisme, tend vers la mort comme libération, peut aussi ouvrir sur le salut : la fraternité des esprits créateurs, l’unité dans l’action, le progrès. Que l’homme initié, qui a réussi à se libérer lui-même par la solitude et par les rites, peut retrouver le sens de la vie… »* Après les affolements politiques, on comprend ainsi mieux le besoin d’un retour aux forces primitives de la terre, et à une mystique nietzschéenne, personnelle et créatrice. Si quelque chose est définitivement perdu, il reste pourtant une force inaltérable, qui pousse les personnages à avancer perpétuellement. On marche autant que l’on pense dans les films de Garrel, où bien on pense parce que l’on marche. Face à l’angoisse, le mouvement. Face à la vie, le cinéma. Le mouvement inaltérable du cinéma, comme possibilité de croire encore à la vie.
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