SOUVENIR : Billie Holiday

Extraits de l’autobiographie de Billie Holiday, Lady Sings the Blues, ed. Parenthèses (récit recueilli par William Dufty, traduction Danièle Robert).

« Alice Dean dirigeait un bordel au coin de la rue tout près de chez nous, et je faisais régulièrement des courses pour elle et pour les filles. J’avais le sens du commerce à l’époque ! Je ne faisait jamais une commission pour quelqu’un à moins de cinq ou dix cents. Mais pour Alice et les filles, j’aurais couru n’importe où, et je lavais leurs cuvettes, leur sortais le savon Lifebuoy et les serviettes. Quand Alice venait pour me payer, je lui faisais cadeau des sous pourvu qu’elle me laisse monter dans son grand salon écouter Louis Armstrong et Bessie Smith sur son phonographe. »

« je ne crois pas être la seule à avoir entendu du bon jazz pour la première fois dans un bordel, et je n’ai jamais essayé d’en tirer des conclusions. Si j’avais entendu Louis et Bessie à une grande fête scoute, j’aurais aimé tout pareil. Mais beaucoup de Blancs ont entendu du jazz pour la première fois dans des lieux comme chez Alice, et ils ont contribué à l’appeler « musique de bordel ». Ils oublient comment c’était à l’époque.

Un bordel était à peu près le seul endroit où les Noirs et les Blancs pouvaient se rencontrer normalement, car Bon Dieu ! ce n’était pas dans les églises qu’ils pouvaient se coudoyer. A Baltimore, les boîtes comme chez Alice étaient les seuls endroits assez chic pour avoir un phonographe et assez à la page pour passer les meilleurs disques.  »

« Il n’a pas fallu longtemps pour que les jours les plus durs passés avcc l’orchestre de Basie m’apparaissent comme idylliques. J’en suis venue carrément à ne plus pouvoir manger, dormir ou aller aux toilettes sans que cela fasse un dossier pour la NAACP.

La plupart des musiciens étaient merveilleux pour moi, mais je n’en pouvais plus des scènes dans les restaurants de second ordre sur la route, pour obtenir qu’on me serve. J’ai supplié Georgie Aild, Tony Pastor et Chuck Peterson de me laisser simplement me reposer dans le car – ils n’auraient qu’à m’apporter quelque chose à manger dans un papier.

Certains endroits me laissaient manger à la cuisine, d’autres ne voulaient même pas ça. Quelques fois, il fallait choisir entre me nourrir et laisser mourir de faim tout l’orchestre, et vice versa. J’en avais assez des affaires d’Etat à propos du petit déjuner, du déjeuner et du dîner. »

« Au début des années 30, quand maman et moi nous nous acharnions de toutes nos forces pour survivre à Harlem, nous étions encore dans un monde gouverné par les Blancs, mais avec lequel ces derniers n’avaient plus aucun contact. Bien sûr, certains d’entre eux étaient des habitués des boîtes ouvertes jusqu’à m’aube, par exemple le Cotton Club, un endroit où les Noirs ne mettaient jamais les pieds, sauf pour jouer leur musique ou danser le shake et le shimmy. Mais il ne s’agissait que d’attractions complémentaires montées pour attirer les Blancs et leur faire dépenser leur pognon. Ces endroits étaient fabriquées; notre vie, elle, était bien réelle, mais elle se passait en coulisses et il n’y avait pas beaucoup de péquenots qui y pénétraient. Quand ça leur arrivait, ils avaient l’impression d’atterrir sur une autre planète : tout leur paraissait étranger. Ah! c’était pas de la tarte. Parfois, je me demande comment nos avons fait pour tenir le coup. Mais le fait est là : nous étions parties de rien, et les choses se sont dessinées peu à peu. Notre petit appartement était plus qu’un chez-nous : un mélange de YMCA, de pension de famille pour musiciens sans le sou, de soupe populaire pour tous ceux qui étaient dans la dèche, de lieu de rassemblement et de boîte ouverte « après l’heure d’après l’aube »où, pour deux dollars, on pouvait s’envoyer un coup de whisky et le plus fabuleux poulet frit de tout New York, qui servait de petit déjeuner, de déjeuner ou de dîner.

… Non seulement maman aimait les êtres, mais elle croyait en eux : c’étaient des créatures de Dieu, il y avait donc du bon en chacun d’eux, si bizarres soient-il, que se soient des souteneurs, des prostituées, des voleurs ou des assassins. »

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